Sunday, 20 August 2017

The Indolent Magician by Matt Dennison

The Magician by Ruth Hunter, 2012


I perform tricks for the children
at the roadside attraction, mannequins,
bedpans and teeth being the main of my draw.
It is unpleasant work but must be done,
for the mind—slick coil!—does not travel easily
to the suffering of others. Offering prayers
like scissors I ask what they want. What sounds
come out I cannot recall. They make noises.
I have been to the slaughterhouse. The beasts
know they are to die.— But this! this eye of my
inner wrist upon nostrils, coin-slots and spines!
It tires one completely, ribbed in a teat-vine
of request—“O me!”—though faith in a slack-
tongued siesta resides. And what little sinkling
is this? What sketch of an Agonist have we?
We could use a boy with a cross-scar on his cheek,
I resume to mutter, placing buckets among the line
—though he, fattened on bastards and pearls
of our own making, appears unhappiable.
Déjà rêvé!”  he weeps at my approach,
as if the bolt and blowpipe of Christ Himself
were shattered in this crime. “O petite chose morte—”
I mince between rough horns and whistles,
ils ont même vos doigts!” And though
the actual devil sparks—must emit sparks,
poor bastard—I approach slowly, to keep from
passing through. Begin the star opera? Bien.
Thick brushed? Of course. Time? I am time:
Seal up the pearl-maker! Slide the salty gate!
As for the poor with their color and spice—
one ladle of air across the tongue, and slice.


first published in Petrichor Machine 2015

*****

After a rather extended and varied second childhood in New Orleans, Matt Dennison’s work has appeared in Rattle, Bayou Magazine, Redivider, Natural Bridge, The Spoon River Poetry Review and Cider Press Review, among others. He has also made short films with Michael Dickes, Swoon, and Marie Craven.

Saturday, 8 July 2017

Civilisé désormais disponible

Cover illustration by Norman J. Olson
J'ai écrit les premiers textes du recueil civilisé en 2005 sans savoir à l'époque qu'ils  seraient réunis dans ce recueil. Entre 2011 et 2015, je n'ai quasiment écrit qu'en anglais et j'ai publié 5 recueils en anglais toujours disponibles (Maore, From Mayotte [Lapwing Publishing], Carmine Carnival [Lazarus Media], Twelve Times Thirteen [Barometric Pressure -- Kind of A Hurricane Press], The Loss [Flutter Press] et Crossing Puddles [Robocup Press] tous écrits entre 2011 et 2014 et publiés en deux ans) et deux en français (Etranges anges anglais et Post Mayotte Trauma [mgv2>publishing] toujours disponibles)

Il m'a fallu faire pause et je n'ai pour ainsi dire rien publié et encore moins écrit depuis la fin de l'année 2015 jusqu'à maintenant. (Je viens juste de proposer quelques textes à des revues américaines dont un poème écrit ce mois-ci que je couvais depuis près d'un an).
Civilisé, renoue avec la noirceur des débuts, un style plus directs, des images aussi fortes que dans Les chants du malaise mais avec vingt ans de plus de maturité.

J'ai choisi une toile de mon ami Norman J. Olson avec lequel j'ai collaboré longtemps pour la revue mgversion2>datura et les éditions mgv2>publishing, qui en dit long et qui fait écho à l'état d'esprit dans lequel ces poèmes ont été écrits: un homme ventru, vieillissant, nu, plutôt déprimé, pâle, à terre, mais pas encore terrassé, toujours homme, ou viril, si l'on veut.

Ce recueil est disponible depuis le 1er juillet. 7€ frais de port inclus. Pour plus de détails me demander par mail wruhlmann@gmail.com


Extraits

L'immigrée

Tu veux parler des hommes et de leur queue tendue,
c'était il y a longtemps.
Cette instabilité,
douter toujours de tout,
c'était encore hier

La goutte d'eau a chu,
les vases ont débordé.
Ventre mou, ventre nu, la raison s'est enfuie ;
elle a quitté la zone.

Cherche encore un peu plus le besoin de bouger,
de hisser haut les voiles,
décoller, tout détruire,
pour tout recommencer.

L'autre fois, souviens-toi, tu parlais de Zelda.

Combien d'enfants bâtards a-t-elle eu depuis lors ?
Elle a fait de ta vie un bordel illusoire,
un chaos sans limite, sans coupure, sans même le savoir.

Si tu la croises un jour,
dans la rue, ou la nuit,
gifle-la,
elle saura dire pourquoi.

*****

Bons baisers d'Euphor

Sur le pavé, je voyais des formes étranges apparaître.
La tête de Spartacus
ou celle, plus enivrante, plus moderne aussi,
d'Actarus.

Les princes
qu'ils viennent de Thrace ou d'Euphor
ont toujours hanté mes matinées glacées,
mes nuits chavirées.

Plus tard
- beaucoup plus tard -
c'est par leurs rires que je me suis senti le plus entamé.

Les princes ont toujours eu la gorge ouverte
et les yeux ébahis
au lit.

Je voyais leurs ailes grandir
au même rythme que leurs sexes
qui s'étalaient autour de moi
un peu partout
en moi
sur moi
dans mes yeux et dans les nuages.

Je m'envolais aussi
loin de ce nid
pour rejoindre
en rêve
dans la salle de bain
les coloriages imaginés,
les petits graviers incrustés,
aux formes des princes bienheureux,
aux formes de princes ténébreux.

Datacenter de Léonel Houssam: Nous sommes des morts-vivants dans le déni

Couverture de Datacenter. Photo de Yentel Sanstitre

« Je comprends le point de vue de certains qui m'invitent à écrire moins incisif afin de toucher un lectorat plus large, mais c'est un peu comme remplacer la lame d'une guillotine par une feuille de bananier, ça n'aurait plus de sens. Je n'ai pas à m'adapter à la sensibilité fragile de la plupart des lecteurs autrement je dresserais face au flux de mots qui dévalent de ma psyché un barrage de techniques narratives qui assécheraient le torrent. »

Hier sur l’une de ses pages Facebook, Léonel Houssam répondait ainsi à ceux qui lui indiquent quoi faire de son écriture pour gagner plus de lecteurs. Ceux-là n’ont rien compris. Léonel Houssam –  ou ses autres avatars, disparus – n’écrit pas sous la dictée, il ne s’embarrasse pas du goût du plus grand nombre, il le vomit justement. On n’entre pas dans un de ses livres comme dans n’importe quel autre, c’est aussi cela qui en fait un auteur à part, c’est ce qui est attirant pour les lecteurs qui le suivent depuis le début, ou du moins depuis longtemps.

Son dernier livre Datacenter est un récit fictionnel illustré des photographies de Yentel Sanstitre, artiste d’origine suisse. Que ce soit un choix de l’éditeur (les éditions du Pont de l’Europe) ou de l’auteur lui-même, toutes les photos sont placées au début du livre et servent de préface au récit qui suit. Elles nous présentent l’auteur, que la photographe met en valeur, sur fond de paysages urbains, littoraux, des objets parfois déroutants (un sac rempli d’eau, un zèbre empaillé, une seringue) et c’est à travers ces différentes vues que nous entrons dans l’univers gris et froid, déshumanisé du récit. 

Centré autour d’un personnage principal, Glam Del Rossi, le récit est en réalité un long monologue entrecoupé de quelques passages descriptifs et d’interventions des rares personnages secondaires. Del Rossi pourrait sans doute être l’un des avatars de l’auteur/narrateur et il est rassurant de se dire que Léonel Houssam a écrit ce texte plutôt que d’en accomplir les faits lui-même. Ce monologue est un flot de parole que seul le découpage en différents chapitres apaise succinctement.

Le propos de Glam Del Rossi : la ville, le pays (la France) et la société contemporaine sont les ramifications d’un seul et même monstre : le datacenter ou centre de données. Depuis plus d’une décennie, nous ne sommes pas dupes, toutes nos vies d’utilisateurs d’internet et des objets dits connectés sont aspirées et classées par les services de renseignement ou les corporations de différents pays à des fins de sécurité ou plus fréquemment commerciales. Nous ne sommes plus in incognito parce que nous le voulons bien et que nous valons notre pesant d’or pour ces gens-là.

Datacenter nous plonge dans les miasmes de la société moderne : consommation à outrance, déshumanisation irrévocable, noirceurs des esprits rendus mous, impassibilité des gens, surenchère de la violence… La violence de ce récit – il y en a – est là non pas pour être seulement mais bien pour dire, ou sous-entendre, que nous y sommes contraints – à la fois victimes et bourreaux – dans nos rapports à l’autre, dans nos parcours respectifs, de la naissance à la mort.

Lire les romans de Léonel Houssam, et particulièrement Datacenter, c’est accepter, toujours, de se voir dans un miroir, de voir la société sans filtre, sans édulcorant ; accepter que le déclin est là, que l’extinction, dont il s’est fait le témoin et le rapporteur insatiable, est inéluctable et que nous sommes mort-vivants non sans le savoir, mais dans le déni le plus ineffable.

Datacenter de Léonel Houssam. Editions du Pont de l’Europe. 12€

Monday, 26 June 2017

The Bane of My Hypocrisy by Allison Grayhurst

The Way Down by WH 


Point - a head twisted backwards,
gazing with upside-down eyes
at the rainy world, a tightly woven
madness that is interrupted at the moment
of release, beauty recovered
but broken before experienced - an acorn
crushed by a car wheel - the treacherous and
oblivious - a candle looked at but never lit.
It is the time of a baby’s teething, when pain drools out in
a flooding aftermath of unnameable agony.
This is the child who
has no use for the outside world. This is me curled into
a dull surrender - unsure if there is a next move,
if there will be a time when I can rid myself of the bile
filling my belly - the corporate pimps and sluts, the self-
important money-makers, the big little people,
these devil’s minions who try to bury me in their fear
and their soulless security, panting at my doorstep
with their sewn-on smiles and breath
of fresh infant’s blood.

*****

Allison Grayhurst is a member of the League of Canadian Poets. Three times nominated for Sundress Publications “Best of the Net” 2015, she has over 1000 poems published in over 410 international journals. She has sixteen published books of poetry, seven collections and nine chapbooks. She lives in Toronto with her family. She is a vegan. She also sculpts, working with clay; www.allisongrayhurst.com

Friday, 23 June 2017

Civilisé nouveau recueil à paraître de Walter Ruhlmann

Painting by Norman J. Olson


J'ai écrit les premiers textes du recueil civilisé en 2005 sans savoir à l'époque qu'ils  seraient réunis dans ce recueil. Entre 2011 et 2015, je n'ai quasiment écrit qu'en anglais et ai publié 5 recueils en anglais toujours disponibles (Maore, From Mayotte [Lapwing Publishing], Carmine Carnival [Lazarus Media], Twelve Times Thirteen [Barometric Pressure -- Kind of A Hurricane Press], The Loss [Flutter Press] et Crossing Puddles [Robocup Press] tous écrits entre 2011 et 2014 et publiés en deux ans) et deux en français (Etranges anges anglais et Post Mayotte Trauma [mgv2>publishing] toujours disponibles)

Il m'a fallu faire pause et je n'ai pour ainsi dire rien publié et encore moins écrit depuis la fin de l'année 2015 jusqu'à maintenant. (Je viens juste de proposer quelques textes à des revues américaines dont un poème écrit ce mois-ci que je couvais depuis près d'un an).
Civilisé, renoue avec la noirceur des débuts, un style plus directs, des images aussi fortes que dans Les chants du malaise mais avec vingt ans de plus de maturité.

J'ai choisi une toile de mon ami Norman J. Olson avec lequel j'ai collaboré longtemps pour la revue mgversion2>datura et les éditions mgv2>publishing, qui en dit long et qui fait écho à l'état d'esprit dans lequel ces poèmes ont été écrits.

Un homme ventru, vieillissant, nu, plutôt déprimé, pâle, à terre, mais pas encore terrassé, toujours homme, ou viril si l'on veut.

Ce recueil sera disponible le 1er juillet. 7€ frais de port inclus. Pour plus de détails me demander par mail wruhlmann@gmail.com


Extraits

Nous évoluons dans un milieu septique


Il y a des moutons à cinq pattes et des cochons volants
en Angleterre.
Il y des poules avec des dents, des casses pieds, des entêtes, furieuses d'avoir été laissées tomber.
Elles sombrent dans les pieds de page sans fond, aux instincts glauques,
dans les instants trompeurs aux intestins fragiles.

La crasse balaie nos rayons bleus,
elle annihile l'espoir riant,
la coupe est pleine, elle se déverse en jus infâme autour des canapés brûlés.

J'écrase les mégots dans des tasses de thé,
je sens le gaz souffler à mes narines,
un air marin de pacotille.

Le ciel gris sur les monts enneigés,
neiges éternelles salies par les scories mentales des touristes cramoisis.

Fais-toi mouton de Panurge, gant de velours autour d'une main de fer,
fais-moi chavirer dans la pénombre des entrailles de la Terre.
Le soleil broie le corps émacié du corbeau,
il rôtira ce soir sur la grille de mon barbecue.

*****

Tu pues sapiens


Fallait-il cet objet flasque et moite,
impossible à toucher sans qu'il crève,
impossible à saisir sans qu'il glisse ?

Manquer de croire encore et, souvent,
imaginer l'éponge – la conscience de soi :
elle insuffle sans doute un contenu opaque
à sapiens.

Accroupi sous un sapin
où il écaille des fruits,
perdu, nu, gelé jusqu'à la moelle.

La montagne, un bercail incertain,
un havre navrant, blanchi soudain
et con
tant qu'il en est vomi

sur les chemins sinueux qui descendent en amont
des rivières, des cours d'eau, bouillonnants
superflus, aux crues gluantes et ternes.

Les odeurs indescriptibles,
les gymkhanas à skis, slaloms mollassons,
un cri fait écho à la forte puanteur,
un hurlement lugubre venu des aubes
des dernier survivants
humains :
tu pues sapiens !

Sunday, 18 June 2017

Datacenter de Léonel Houssam aux éditions du Pont de l'Europe


DATACENTER Léonel Houssam - Photographies de Yentel Santitre
12€
CATÉGORIE :
Livre - Récit
RÉFÉRENCE :
ISBN 978-2-36851-184-8
DESCRIPTION :
Disponible le 23 juin 2017

Nos dépouilles peinent à percer le mystère de l'envie au-delà de la mort, les débris de nos âmes, la distorsion de la notion de bien et de mal, du merveilleux et de l'horreur, ils partouzent sur nous avec bonheur, ils transpirent, giclent, vomissent sur nos pauvres carcasses accrochées aux caddies, des débris, je vous dis, des débris, nous sommes des débris de morale, des déchets d'âmes, des alevins gluants classés sans suite dans les câbles du DATACENTER !

Léonel Houssam - DATACENTER

Photographies de Yentel Sanstitre

146 pages - Papier  couché semi mat 135 g

Envoi postal en lettre suivie

Sunday, 14 May 2017

Cannes, festival off de Jérémy Bérenger

Les mendiants, Pieter Brueghel l'Ancien

Le crooner blazer rouge canotier vomit du Sinatra dans son amplikaraoké, qui se venge par de stridents larsens. Son pseudonyme ronfle en lettres vermillon sur un panneau scotché de petites gloires découpées dans des journaux confidentiels, disparus, sabordés. Vacations minables, banquets d'hospices, arbres de Noël caritatifs, baloches de sous-préfectures indigentes, petites gloires obsolètes, jaunies, avortonnes, à l'image de son singe savant - impossible groupie ? Egérie ? Progéniture ? - échappé d'une toile de Brueghel l'Ancien, manteau élimé griffé Secours Popu, qui promène une sébile parmi les passants goguenards. A quelques pas, un mime au crâne rasé ne remue que son oreille droite  depuis dix Palmes d'or. Trois flics plus loin, un pauvre vieux ramassé en tas sur un pliant joue des rengaines préhistoriques sur un synthé calamiteux. « La musique m'a sauvé de la polio », affirme-t-il par l'intermédiaire d'un panonceau à la peinture écaillée. Belle lurette qu'il est branché sur pianotage automatique, et qu'il ne remarque plus le bétail qui ne le remarque pas, ou à peine. On le pose le matin sur son arpent de pavé taxé. Au soleil tombé, on vient le reprendre, on le couche et on va boire ses maigres oboles.

Ce soir, au Bunker, sont attendus Deneuve, De Niro, Binoche, Bruce Willis. Délire grandiloquent dont je n'ai cure, n'en goûtant que le contrepoint dérisoire. Je ne sors, durant le Festival, que pour arpenter cette Croisette des miracles inaccomplis, et m'adonner à la contemplation jubilatoire des mêmes rogatons du Spectacle admis chaque année, sur le front de mer, à afficher leur sourire jaune, quand récolter des miettes les fait encore sourire. Miettes laissées par des mythes vivants, inaccessibles, accomplis, reconnus. Pas eux, qui gardent la foi qui soulève des montagnes bien pesantes, en vérité. Foi aveugle en un talent qui ne rencontrera jamais d'autre public que le chaland venu applaudir des divinités entraperçues derrière les glaces fumées d'interminables limousines. Eux, bateleurs felliniens sans Fellini possible, se revendiquent de leur monde. Le spectacle est une grande famille, dit-on. Y croire. Pas de famille sans ses ratés, dit-on aussi. Y croire  quand même. Keep positive ! Vaut mieux.

Dix jours pour cela. Dix jours de manche sans belle, de picaillons jaunes au fond d'un fond de bouteille d'eau minérale, de casquettes piétinées. De quête, mais plus celle de la reconnaissance. Trop tard. Sont-ils autre chose que de pittoresques profondeurs de champ ? Là où, figurants sans cachet, ces bouffons déchus ne se dépêtrent pas de leur bohème, les stars ont réussi, d'abord et surtout, une alchimie dont l'opération est rendue improbable à la vocation grévée par l'isolement et une tenace impécuniosité : transmutation d'un talent en contrats à tiroirs, en articles de presse à sensation et en sauf-conduits transmissibles par voie d'héritage, via les réseaux d'influences adéquats - les conjonctions s’opérant lors de cocktails, de galas donnés en des salons et antichambres où s'entretiennent, se maintiennent et perdurent l'entre-soi, l'esprit de corps élitaire, électif, auto-exalté après s'être autoproclamé. La carrière s'ensuit, cloisonnée dans une image affinée au gré des tendances, parée de toilettes sur mesures fluctuantes au fil des grossesses, des anorexies, des overdoses, des passages à vide et des rumeurs sidéennes, le tout sanctionné par toujours plus de zéros se succédant derrière des monnaies fortes, insolents au regard des salaires symboliques consentis à ceux qui par millions, tiennent pour référence idéalisée leur étalon de dilection - ledit modèle fût-il entaché de parano camée, alcoolisée, suicidante pour atteindre au mythe - la mort violente permettant seule l'admission au Panthéon de la légende.

La descendance, s'il y en a, prendra le relais, selon le principe éprouvé de reproduction des élites. Talent ou pas, il est des noms à qui tout est redevable et dû, qui sont autant de labels de pérennité rassurante, retors aux remises en cause, garants de parts de marché et par là, favoris des castings et des commissions d'avance sur recette, de la même façon qu'ailleurs, il est des noms qui échappent d'office au crible des sélections sur des critères de compétence, à ceux des comités de lecture, des entretiens d'embauche et autres abattoirs d'impétrances. On va se servir chez le même tripier parce qu'il est le fils d'un tripier renommé et qu'on sait où on va. Ainsi donc, en cinéma et plus largement en art, s'il est des noms qui signifient un destin, il en est d'autres qui ressemblent férocement à des fatalités.

Tel Luis Bastiano, le crooner canotier veste-rouge, dont le show est  interrompu par l'irruption intempestive de gardiens de la paix relative, provoquant les glapissements de son singe savant. Attroupement immédiat.  Faisceaux, braqués sur l'échauffourée, d'objectifs en mal de bêtisier. Le crooner est prié de regagner sa loge, faute de pouvoir produire le ticket de trottoir qui lui donne le droit de mettre en espace son échec. Je pense, sans une once de commisération, à la quantité industrielle de sardines en boîte que le malheureux a dû ingurgiter depuis le début de son anti-carrière. Dure est la réalité. Précoces sont les fins de mois. Misérables sont les kleenex empesés des rêvasseurs qui n'ont jamais compris que hors la détention d'un nom-label hérité de droit médiatique, le talent, s'il est authentique, se cultive, se façonne et ne s'accomplit qu'au prix d'une exaltation sans trêve de son unicité. Résistant au réel avec pour seul arme sa spécificité, l'artiste viscéral crée son style et se crée le sien sans parodie ni concession, et à l'éventuel public et aux critères posés par les instances décisionnelles du moment. Hurler avec les loups signe la déchéance d'une vocation. Quand on ne sait pas faire sans, alors qu'il est impossible de faire avec, on se tait à jamais. Les flics embarquent Luis Bastiano et son singe savant. Les lazzi fusent, mais les uniformes n'en sont pas la cible. Le bétail pardonne ses pires errements aux stars qu'il encense. Aux ratés, il réserve ses ordalies, comme naguère aux idiots, aux bossus, aux bâtards.

Nouvelle publié dans Mauvaise graine numéro 23, juin 1998

Saturday, 22 April 2017

Acid rain by Mark Young



It was some little overdone
b!tch—resin rings, resin cuffs,
patent leather pumps, the cutest
little suede & leather handbag,
& the entire ensemble topped off

by a parasol the size of a circus big
top—that Engels was trying to chat up
who first theorized the relationship
between the family & women's
oppression, & opined that the

literature on the latest designer
toys illustrated the paradigm that
the types of familial relations with-
in which humans live are neither
instinctive nor eternal.

Monday, 17 April 2017

Hard Words by Volodymyr Bilyk

Harde Taale by Photocapy


1.
ACETYLGALACTOSAMINYLTRANSFERASE
ESOPHAGOGASTRODUODENOSCOPICALLY
TETRAMETHYLENEDISULPHOTETRAMINE
BENZYLDIMETHYLHEXADECYLAMMONIUM
DICHLORODIPHENYLTRICHLOROETHANE

2.
ETHYLBUTYLACETYLAMINOPROPIONATE
TRIFLUOROMETHYLPHENYLPIPERAZINE
ACYLGLYCEROPHOSPHOETHANOLAMINE
CYCLOPENTANOPERHYDROPHENANTHRENE
ENCEPHALOMYELORADICULONEUROPATHY

3.
DIOCTYLBENZOTHIENOBENZOTHIOPHENE
LARYNGOTRACHEOBRONCHOPNEUMONITIS
DICHLORODIPHENYLDICHLOROETHYLENE
TRICHLOROPHENYLMETHYLIODOSALICYL
ACETYLGLUCOSAMINYLGLYCOPEPTIDE

4.
TETRAMETHYLENEDISULFOTETRAMINE
SULPHOQUINOVOSYLDIACYLGLYCEROL
DICHLORODIPHENYLDICHLOROETHANE
IMMUNOELECTROCHEMILUMINESCENCE
METHYLENEDIOXYBENZYLPIPERAZINE

5
ACYLGLYCEROPHOSPHOETHANOLAMINE
ETHANOLAMINEPHOSPHOTRANSFERASE
HIPPOPOTOMONSTROSESQUIPEDALIAN
DIPALMITOYLPHOSPHATIDYLCHOLINE
PSEUDOPSEUDOHYPOPARATHYROIDISM

6.
ACETYLGLUCOSAMINYLTRANSFERASE
IMMUNOELECTROCHEMOLUMINESCENCE
DIMYRISTOYLPHOSPHATIDYLCHOLINE
MANNOSYLPHOSPHORYLTRANSFERASE

7.
AMIDOPHOSPHORIBOSYLTRANSFERASE
PSYCHONEUROENDOCRINOIMMUNOLOGY
SULFOQUINOVOSYLDIACYLGLYCEROLS
DIMETHYLACETYLENEDICARBOXYLATE
TRIHYDROXYMETHYLANTHRAQUINONE

Thursday, 6 April 2017

A Semiological Disagreement on the Big Blue Bus by Jeff Nazzaro

Photograph by Flora Michèle Marin

People file onto the bus, filter into the back. One man sticks his head in the door and asks the driver if it is the Rapid.

She says, “No, this is the local.”

“Good,” the man says. “I want the local.” He boards the bus. He wears a white T-shirt and jeans, designer sunglasses, a small backpack slung over his right shoulder.

Some others get on. A student. A woman wearing the baseball cap and polo shirt of a fast food restaurant worker. A man in a pinstriped suit carrying a leather satchel.

“Downtown Santa Monica?” the man in the suit asks.

The driver nods, “Mm-hm.”

Another man gets on. His clothes are filthy, his hair matted. He carries an overstuffed tote bag. Coming out of the top of the tote bag is an old mattress pad with wooly white fibers sticking up every which way.

“Can I just put a little something in the fare box?” he asks the driver. He extends his open hand: scuffed nickel, bent dime.

“Mm-mm,” the driver shakes her head.

“All you have to say is, ‘no,’” the man says, backing off the bus.

Two women get on around him. They carry small suitcases and chat in Mandarin. The driver leans around the women.

“I did say ‘no,’” she says.

“No you didn’t,” the man says over his shoulder. “You said, ‘Mm-mm.’”

The two women pay their fares and find seats, chatting all the while. The driver raises her voice out the door.

“Same thing, though,” she says. “You understood me.”

The man shakes his head, and carries his tote bag over to a bench to sit and wait for the next bus, hoping for a “yes,” or at least a properly uttered “no.”

*****

Jeff Nazzaro lived in Japan for twelve years and now makes his home in Southern California. His flash fiction has appeared in several publications, including BareBack, and is forthcoming in Dogzplot and Fear of Monkeys.

Friday, 3 March 2017

God Must Be a Beautiful and Lonely Outcast by Kyle Hemmings

Painting by Norman J. Olson


For a moment,
she forgets that her body
is the bark of a decaying yew
or the egrets
that once rested on her branches,
once light as Peruvian lilies,
bring only tiny jolts of pain.
They snatch a bite of her flesh.
Their nest is somewhere else.
They leave her with
a jagged line of imprints.
I know I know she says.
She won’t send me away.

This afternoon’s love
will be like morphine
and only a dose.
I think of the drip rate
of rain over crowded cities
their underbellies.
This scorned harlot of a body
was once conjured
from the River Pishon
and I was the first and last man
in Eden. If I ask her to undress,
will she? Will it be too painful?
And this forbidden apple we eat
never tasted as sweet as today,
our slow dying, unfolding.
I can hear that river breathe.


from the chapbook Séance, mgv2>publishing, 2013

Monday, 13 February 2017

Les lèvres de ma mère de Murièle Modély

Nu féminin de Trojan story


Maman m'a souvent mis son sexe en plein visage. Je n'ai aucun tabou, je parle beaucoup du sexe de maman. Mais à force de le dire, le redire, le mot sexe finit dans ma bouche aussi inoffensif et fade que le mot table ou le mot chien.

J'ai pensé chien, ce n'est pas par hasard. Je dis aussi parfois, ma mère est une chienne. Cela ne choque personne, mes amis ont l'habitude, cela les amuse. Ils ont une propension assez banale, à rire dès qu'on parle de cul... Dans les soirées, je fais encore mon petit effet, même si au fil du temps, cela marche de moins en moins : le vulgaire devient lassant à force, et si on réfléchit bien, je ne dis rien de drôle.

Car lorsque j'évoque mon visage entre les lèvres de ma mère, ce n'est pas pour faire de l'esprit, pas non plus par goût de la provocation. Je suis dans ces moments-là absolument, totalement sincère.
Aussi loin que je me souvienne, le sexe de maman a toujours occupé ma vie.

Lorsque j'étais petite, nous allions manger chez mes tantes le dimanche. C'était la belle époque pour ma mère, ça buvait sec, ça fumait tout autant. Entre le café et le digeo, maman racontait immanquablement à ses sœurs captivées, comment ma grosse tête oblongue avait déchiré son con. Elle disait ça en me couvant d'un regard plein d'amour, le genre de regard glaireux qui poisse et vous cloue. Je restais silencieuse. J'écoutais pour la énième fois le long passage, revivais le glissement interminable dans son vagin. Les tantes s'enivraient de paroles, elles n'avaient pas d'enfant.

J'imaginais leur bassin tout sec s'agiter la nuit, je les imaginais se remémorer, filet de salive sur oreiller mou, les lèvres rouges de maman se déformant sous l'articulation du mot sexe. Le mot. J'aimais le répéter, le tordre. Ma mère m'a donné ça aussi. Avec l'obsession de son corps, le jouir des mots. Mon enfance a été bercée du récit maintes fois réinventé de l'expulsion de mon corps hors de son ventre, de la dilatation jusqu'au point de rupture de ses pauvres huit centimètres de chair sous mes cinquante vagissant et rougeauds.

Puis j'ai grandi. Je n'allais plus déjeuner le dimanche. Je n'avais plus envie de récit, la réalité était nettement plus singulière. La réalité ressemblait à un morceau de viande crue attendrie par les coups. Après son divorce, ma mère a eu beaucoup d'amants.
Elle jouissait bruyamment, quel que soit le type, quel que soient les corps. Pendant l'amour, certains geignaient, d'autres grondaient, moi j'entendais toujours plus fort derrière le mur ses « DÉFONCE MOI LA CHATTE ! »
« Défonce moi la chatte ». Nous en avions une à l'époque. Une chatte blanche à poils longs. Nous l'avions appelé Crevure. Je ne me rappelle plus qui de maman ou moi avait choisi ce nom. Cela me faisait rire tout bas le soir, son cri d'amour qui devenait un appel au meurtre. Je caressais Crevure, serrais mes doigts contre son cou.

Parfois au lendemain de soirées particulièrement torrides, maman m'appelait au réveil. Elle était ces matins-là d'humeur tendre. Elle voulait un câlin, elle minaudait, elle essayait de me retenir tout contre elle dans le lit. Je sentais à travers le drap son corps collant. Cela me révulsait. Je disais « Maman, je n'ai plus cinq ans ». Elle riait, répétait que j'étais ce qu'elle avait de plus précieux au monde, qu'aucun homme jamais ne prendrait ma place, qu'aucun homme jamais ne la connaîtrait aussi bien que moi... Sûr qu'aucun homme n'était allé aussi loin dans son sexe que moi, ça oui je le savais. Devant mon air renfrogné, elle me demandait si je l'aimais. Je ne répondais pas. Pas parce que je ne l'aimais pas, mais à cause de l'odeur. Je retenais mon souffle, serrais les dents, cela sentait le foutre.

Imaginer son sexe. L'entendre prononcer ce mot. Le dire moi-même. Tout cela ne me faisait plus rien, qu'avais-je à craindre de deux syllabes ? Mais voir ou sentir son sexe, c'était autre chose. Passer devant la salle de bain, dont elle ne fermait jamais la porte, et la surprendre rasoir en main, dénuder son pubis, voilà qui soulevait le cœur. À chaque fois que cela se produisait évidemment, je claquais la porte. Elle la rouvrait aussi sec, plantait droit ses yeux dans mes yeux et me disait d'une voix sèche, que nous étions l'une à l'autre, que je n'avais pas être gênée, parce que son sexe je le connaissais bien, je m'y étais blottie, je l'avais malmené, qu'un jour ou l'autre, moi aussi on me fourragerait... Puis soudain elle rejetait la tête en arrière, le poids sur nos poitrines se relâchait, elle se mettait à rire. « Que tu es drôle avec ta mine défaite ».

À mes dépens ou pas, j'ai expérimenté le sexe comme une vaste plaisanterie. Ma mère m'a appris cela  : rire, jouir, faire semblant. Ne pas pleurer. Il s'agit à mon tour de répéter les mêmes gestes, d'asséner les mêmes mots. La regarder vieillir. C'est moi qui aujourd'hui harassée, la rejoins au petit matin dans son lit. Je découvre sa nouvelle odeur, son corps fermé et affaibli. J'appuie fortement ma bouche maquillée contre les mèches blanches sur sa joue. Il n'y a rien d'autre à dire que maman en baisant ses lèvres ridées.

Friday, 10 February 2017

Ecoute mon petit, écoute... de Jan Bardeau

Couverture du recueil Les égarés
Illustration de Sébastien Russo


Un conte dystopique extrait du recueil Les égarés, de Jan Bardeau, autoédition, 1998

Ecoute mon petit, écoute ton grand-père, tiens, remets du combustible dans le foyer, prends ces cartons, oui ceux-ci, nous irons demain en cherche d'autres. Voilà, nous sommes au chaud, couvre-toi tout de même, les courants d'air vibrent fort, la cloison de notre cabane, cette couverture te protégera, doucement mon garçon, ne la déchire pas. Tu es bien? Tu as faim, je le sais mon pauvret, moi aussi, moi aussi, il ne reste rien hélas, ni bouillon ni pain; écoute-moi, écoute ton grand-père.

Loin d'ici, je m'en souviens, s'étend une contrée généreuse; la terre y revêt une robe de plantes, tu n'imagines pas, des fleurs multicolores et des arbres de toutes sortes, des insectes en pagaille animent cette flore par leurs vrombissements, et les gens mon garçon, si tu les voyais! Ils sont beaux, si beaux! Ils portent des vêtements solides et pleins de motifs variés, ils ne se nourrissent que de viande et de fruits frais, et si forts! Ils consacrent leur temps à leur corps, ils courent pour rien et nulle part, ils soulèvent des choses lourdes pour se muscler et quand ils se lassent, sais-tu, ils rêvent, comme toi ce soir, tes yeux ouverts sur les flammes et leur puanteur, mais eux, ils utilisent des machines à histoires, et des personnes sont entretenues à inventer sans cesse des fables plus attrayantes.

Mais le mieux, tu écoutes? Oui? Ecoute ton grand-père, oui, écoute-moi, ne bave pas, je t'en prie, tu gémis? Ecoute ma vois, je l'ai vue, tu me crois? Une grande maison de bois, elle glisse sur l'eau, paisible, si paisible, et ses habitants vivent là, portés au gré des courants de tant d'eau, comme tu n'en as jamais connue, comme tu n'en connaîtras jamais, de l'eau si profonde que d'aucuns disparaissent dedans, comme cette bassine, oui, qui recueille la pluie, mais tellement plus grande.

Tu dors? Déjà? Je te conterai la suite, oui, mon pauvre débile, et je prierai pour toi, moi l'athée, parce qu'il ne demeure que cet espoir d'échapper, de vivre ailleurs, sans cette misère, ces privations, sans ces cochonneries qui font des petits difformes, oui, un peu de liberté, comme avant, lorsque jeune homme j'existais, chômeur, mais toujours un peu heureux.

Thursday, 9 February 2017

Les barreaux de Murièle Modély

Illustration Maxime Dujardin
Déjà publié dans Murièle Modély & compagnie, mgv2>publishing, avril 2016


Tu es assise sur la pierre tombale depuis au moins deux heures. Tu as chaud, tu transpires, la sueur ravine. Ça colle sous ton nombril. La dentelle du jupon s'est tire-bouchonnée entre tes plis de gras.

Gabrielle va être furieuse. Parce que tu as pris la robe sans la lui demander. Parce que les auréoles sous tes bras, ta poitrine, vont tout dégueulasser. Parce que quand tu te déshabilleras, le tissu sera chiffonné.
Elle va gueuler, c'est sûr, peut-être même qu'elle cognera. Les cris parfois ne suffisent pas.

Tu t’en fous. Tu as mis la robe jaune de Gabrielle : celle à fines bretelles, avec un biais de satin sur l'encolure et l'ourlet. La robe que votre tante lui a donnée. À elle, Gabrielle, parce qu'elle a toujours été la préférée. Et que tu n'es que l’autre, la grosse.

La robe te serre la taille ; tu n'as pas réussi à remonter complètement la fermeture éclair. À chaque mouvement, la tête métallique te gratte. Tu as même senti l'étoffe craquer, quand tu as écarté le tissu de tes fesses pour t'asseoir.

Mais la robe est jolie, et toi aussi. Alors oui, c'est sûr, ça va être ta fête...

Comme l'étoffe a tendance à remonter, tu tires régulièrement sur le jupon pour couvrir tes genoux. Tu n'as pas envie qu'il les voit quand il va arriver : ils sont noirs et cagneux. Gabrielle a pris l'habitude de t'appeler "gros-cul-grosses-pattes". Et s'il y a du monde à la maison, elle imite la démarche d’un canard en cancanant. Votre mère rit. Cette andouille rit aussi. Elle ne se rend même pas compte, que sa bouche ressemble au cul d'une poule quand elle fait ces bruits là.

Mais tout cela n'a aucune importance, car ce n'est pas toi qui es aujourd'hui coincée à la maison. Ce n'est pas toi qui te tiens stupide derrière les barreaux de la cour, à faire semblant de ne pas voir les garçons. Ce n'est pas toi qui es plantée comme une idiote, seule, avec des airs méprisants de mamzelle sous le bras. Aujourd’hui « Gros-cul-grosses-pattes » a mis une robe jaune comme le soleil, s'est parfumée, maquillée, pour attendre un homme.


Tu as faim. Cela fait deux heures que tu es là. Tu sens que le noir, que tu as mis sur tes yeux, bave un peu. Ça picote, tu te retiens pour ne pas frotter. Tu ne peux même pas voir à quoi ressemble ton visage ; tu n'as pas de miroir. Tu n'as pas de sac non plus. Tu es venue les mains vides.

Il t'avait dit appuyé contre les barreaux, "tu feras tout ce que je dirai ?",  tu avais répondu "oui". Et tu avais couru, comme promis, avant midi, au cimetière.

Tu penses aux deux pizzas, que ta mère et Gabrielle ont acheté la veille au Lidl, tu salives. Ça mouille de partout sur ton corps. À cause du soleil, de ton ventre qui gargouille, et de lui.

Tu t'es assise sur une pierre, en face de l'entrée nord, te contentant de cuire sans broncher, parce que ça tape fort et depuis longtemps sur ta tête. Tu sens à peine l'odeur de la mer, tant tu es anesthésiée par l'attente et l'air qui tremble devant tes yeux éblouis.

Tu attends. Tu entends. Le bruit des vagues. Le grondement des voitures qui passent de l'autre côté. Le cri des oiseaux sur les parois de la grotte des Premiers français.
Et puis aussi un rire... non deux... non trois. Trois rires lourds et mâles, qui sautent le muret  pour foncer s'ébrouer dans le jaune de ta robe.

Monday, 6 February 2017

Interpol - Rest My Chemistry

Serotonin by Valentina Cano

Photograph from the cover art by Kevin Dooley

From the book Event Horizon, mgv2>publishing, 2013. First appeared in Stone Highway Review.


I imagine a day
without this pulling of skin,
the taffy-like expansion in the sun,
the morph into bitter porcelain.
Drying from the inside, out.
I picture myself
rising without having to sweep
my cells together.
Smiling without cracks sprinkling to life.
I long for a day
when utensils will not sing to me
with their silver charms,
humming of moonlight and
ice against a glass.
That day,
that morning of hushed relief,
I hope it’s closer,
ticking nearer to me.

Sunday, 5 February 2017

Bluered lame abstract by Volodymyr Bilyk


Extrait de la nouvelle Butagaz de Samuel


Première publication dans Mauvaise graine 31, février 1999


Le thé me brûle les lèvres. Il est parfumé à la menthe, trop sucré comme je l’aime. Je regarde le bruit dans ce boui-boui miteux, où la musique est orientale et la bouffe dégueulasse. Je sors la langue, je la tire au mec qui m’observe dans le miroir, et je lèche les timbres que je colle sur les enveloppes. Quand ils auront lu ces quelques lignes, ils comprendront.

J’organise mes idées, maintenant, pour désorganiser la vie sociale. Pour que la foule comprenne. Je réussirai, bien sûr. Je vais lui faire mal, à la foule, mal au plaisir, je vais lui faire mal au bonheur, je vais lui faire mal à l’argent et à la réputation. Surtout.

29 mai. J’enfile mes gants chirurgicaux. Je prends du papier, ma machine à écrire Remington modèle 75. Dans ma cave, un bon stock de chlorate, de petites quantités achetées partout en France, genre le gars qui désherbe... Intraçable. Des bouteilles de gaz ? A gogo sur les aiguillages de la SNCF, je n’ai eu qu’à me baisser. Et je frappe. Je revendique, je n’ai rien fait - pour l’instant. Un petit message, pour la Préfecture de Police, Paris. “ Sabotage Terroriste ! ” Le message est un peu creux. On s’en fout, de toutes façons, de la revendication politique léchée. L’important n’est pas qui, vraiment. Le pourquoi à la rigueur.

Je suis obligé de donner une signature au message, la petite info secrète qui ne sera pas révélée par les flics, pour qu’on puisse identifier ce qui viendra...je fais passer la feuille de papier pendant 5 minutes au grill dans mon four à gaz, qu’elle change un peu de couleur...qu’elle annonce de la fumée et des flammes…

29 mai tard, quand les ombres sur les bancs publics semblent préparer des viols de petite fille, quand les nuits sont fraîches et la bouche fume des contrastes thermiques. Un coup de bagnole jusqu’à Sucy-en-Brie, pas près de Paris, pas loin non plus, à droite en bas de la carte. Le bled, endormi. Rien ne bouge, dortoir figé. A la sortie du bled, je trouve un champ. Le genre que j’aime à voir quand je vais m’oxygéner en fumant un oinj hors de Paname. Sombre, un peu boueux, les cultures qui sortent doucement, attendant l’été qui tarde. Les mottes collent aux semelles de mes baskets neuves - trop grandes, pas chères, une copie Nike vendue à la tonne chez Carrefour. Le colosse d’acier, là-bas, encadré par des points rouges. C’est lui la cible, lui le prétexte de cette nuit. 33 kilovolts à déglinguer. Pas compliqué, même si je m’enfonce dans la boue avec mon sac à dos chargé.

En cadence, je marche, dans le tic-tac du réveil accroché à la bouteille de gaz. Dans les gants chirurgicaux, les gouttelettes de transpiration dessinent des motifs gais et changeants. Le petit bricoleur s’approche du pylône. En main, quelques cartes de visite roussies au four, fabriquées à la gare du Nord, et qu’il balance au pied du pylône. On pourrait presque lire la carte, à la lumière lunaire. “ Sabotage ! ”

Au pied du pylône, il reste un instant penché, puis s’en retourne d’un bon pas. La plaine est ensuite calme pendant une quarantaine de minutes. Rien ne bouge que les feuilles des peupliers, en bordure du champ, ondulant de la brise régulière. Alors en un instant une lumière blanche lèche le bas du pylône, volatilisant l’une de ses arêtes. Le géant s’affaisse, doucement, freiné par les câbles, puis se vautre en furie quand les lignes cassent. Jolie pluie d’étincelles. A l’instant ou le bruit atteint Sucy-en- Brie, les radioréveils se sont éteints. A demi réveillés, les habitants tentent d’apercevoir l’heure et sans succès, se noient à nouveau dans la nuit. A cet instant, les pseudo-Nike voguent déjà sans but dans les égouts parisiens.
Peu de remous, le surlendemain. Un entrefilet d’Aujourd’hui, une brève de Libé. “ Un pylône à haute tension situé sur la commune de Sucy-en-Brie a été la cible d’un attentat dans la nuit du 29 mai, qui a causé une coupure de courant importante. Les agents d’EDF n’ont pu rétablir la ligne que tard dans la soirée du 30 mai ; les riverains de Sucy-en-Brie, Bonneuil et Ormesson ont été privés d’électricité toute la journée. Les enquêteurs se refusaient hier à commenter l’incident, mais une source proche de l’enquête soulignait une ressemblance entre le mode opératoire utilisé et celui des attentats de juin 1995 à Paris, et évoquait une possible résurgence d’actions de réseaux islamistes. ”

Je dois pouvoir faire mieux.

M.I.A. - Paper Planes

Savages - "Shut Up"

The Day I Screwed Shirley Temple by Harry R. Wilkens

Shirley Temple

first published in mgversion2>datura, issue 50, April 2003

The day I screwed Shirley Temple
the stars of the spangled banner
were sparkling like hell
police dogs were barking
soldiers were sodomizing
each other
waiting for better days
when all those
white, yellow, brown and black
Shirley Temples
badly in need
of Freedom & Democracy
would be available again.

Le Jour où j'ai baisé Shirley Temple
traduit par/translated by Serge Féray

Le Jour où j'ai baisé Shirley Temple
la bannière étoilée
brillait de tous ses feux
les chiens policiers aboyaient
les soldats se sodomisaient
en attendant des jours meilleurs
en attendant que toutes ces
Shirley Temples
blanches, jaunes, bronzées et noires
avides de
Liberté & de Démocratie
soient de nouveau disponibles.

vagina moon by Tommy Anthony

Painting by Tommy Anthony
first published in mgversion2>datura, issue 72 | When the Hard Meets the Moist | April 2013

vagina moon & a velvet sky
weather is a symptom of an ongoing thing
gondolas across God’s own bathtub
sirens that call you by your middle name
but only I know you, child
only I claim a half of your heart
like a bracelet I embrace you
like a present on Xmas Eve
hot cocoa & amaretto
by the fire all night
vagina moon shining through the window
across the tattoo on your thigh
when they come to ask me
how I knew you
I won’t know what to say
I felt the breeze & I closed my eyes
I prayed for patience & hoped for haste
last thing I knew before they took my pulse
I was behind a curtain in the VIP lounge
at a highway strip club in purgatory
it was raining like a drinking fountain
& I’d been driving for way too long
but somewhere in Indiana
I saw a vagina moon out my motel window
& thought I’d pissed my pants
somewhere in Indiana
with holy jeans & a red bandana
I left my winter scarf sprawled across her bed
& walked out to look at the sky
something invisible engulfed me like a spell like a drug
like the last time that you kissed me
under a vagina moon

Saturday, 4 February 2017

A Few Bullets Short of Home by AJ Huffman

Photograph by Nate Dworsky
this poem is taken from A Few Bullets Short of Home, published by mgv2>publishing, 2015


There are demons in my head, talking
in tongues.  I know them,
but familiarity is beside the point.
They are drowning me
in my own versions of understanding,
though nothing is ever complete.
There is always a gap
of light or air.
Unconsciously I find it, breathe
for another day where another torture awaits.
I have given my soul
to make this cycle stop,
but the hate of fate is stronger,
bends my path,
but never breaks it.
I continue to wobble through this circle-like hell,
gathering words,
then losing them deliberately.
It is a cleansing, I suppose,
maybe a lesson
as necessary as blood.

Poem by Bekah Steimel

Painting by Norman J. Olson


I.

No obvious sign of injury
to the eyes that have not seen
what mine have
but from menacing spark
to unrelenting inferno
the flames I was forced to endure
have burned me beyond recognition
internally, eternally
I can only dream of myself
knowing I will never meet the woman
who wouldn’t understand this poem
as I do.


first published as part of a series of five poems in mgversion2>datura issue 80 | I'm on Fire | April 2015

Prose d'Alexandra Bouge

Photo Flora-Michèle Marin


un homme a sorti son revolver, une femme va dans la ville chercher à manger
pour son fils
la ville est triste
on ‘garde les crachats sur les vitres, les gens dans les tramways qui passent, la
ville qui passe la ville endormie
on voit les gens, on voit les hommes les hommes passer, on a peur, on a peur des
gens de passage
là où les trains ne s'arrêtent pas
où l'on ne s'arrête pas ils s'arrêtent..., où l'on regarde ces gens de passage ;
où l'on ne regarde pas, où les gens ne regardent pas ces gens de passage
où ces gens de passage
où l'on ne voit pas les gens de passage chez les gens de passage
où l'on n'est pas de passage,
on n'est pas les gens de passage
je regarde les gens de passage,
je regarde les gens de passage
je regarde les gens.
chez les gens, chez les gens, chez les gens
je regarde les gens ... de passage, les gens ne veulent pas entendre des villes
dévastées, des cadavres de bêtes, des animaux morts, les gens ne veulent pas de
la ville dévastée, des gens qui ont peur, où la faim tenaille des villes sans dieu où
y a pas de dieu,
dans ces villes où règne la terreur, chez les gens de passage où la ville est roi, où
l'on est reine, on est rien et où l’on est reine ;
où la ville est de misère et d'envie, dans cette ville riche à outrance, on meurt de
faim, on a faim, les gens ont faim, on a faim, ils ont faim, ils ont faim, quelqu’un
a faim, où l'on a faim où l'on meurt de faim, les gens vivent en dessous du seuil de
pauvreté, ces gens ont faim,
les gens ont faim dans la ville
ces gens ont faim
les gens dans cette ville de riches ces gens dans la ville ont faim
les gens dans la ville de passage ont faim, les gens ont faim
chez ces gens, je regarde les autres jours
la ville est de pluie une ville si belle..
le rêve

Le Pas de la Porte by Erich von Neff

Mauvaise graine 29 cover art
This presentation of and the poem by Erich von Neff were first published in issue 29 of Mauvaise Graine (mgv1) December 1998

Erich Von Neff.

La mémoire chavire. Envahie par l'ombre d'un chien, lacérée dans les étreintes d'une femme de papier d'étain, perdue dans le souvenir des errances de numéros précédents... Pas encore tout à fait remise, et pourtant de nouveau assaillie. Et ce mois-ci ce sont par les images de l'intimité d'une fille sans propriétaire, à l'exception de celui du moment, de celui qui paie; et de celui qui regarde peut-être, ou qui lit.

Avec Le pas de la porte, Von Neff nous transforme en lecteurs-voyeurs, spectateurs, de ces ébats dans lesquels le perdant n'est pas celle qui se donne mais celui qui prend. Car lui sera oublié comme les précédents, disparaissant dans les marches froides derrière la fumée d'une Lucky grillée avant le suivant, mais elle, restera dans la mémoire de l'acheteur. Sans visage peut-être, avec un corps floué par les images de ses consœurs sans doute, elle restera néanmoins celle qu'il aura prise dans le seulement triste des loups sans jamais la posséder.

C'est le jeu, le marché, docker, un instant brûlant pour toi, une partie de commerce pour elle, une amère jouissance pour le lecteur.

Bonne lecture.
Morgane



Le pas de la porte
by Erich von Neff

She waited in the doorway
She lit up a Lucky
She inhaled
She took deep drags
She flung it down
She squashed it
She waited in the doorway
Her lips tightened
They were ugly
They were hard
She was ready
She took deep drags
She lit up a Lucky.

Le pas de la porte
French translation by Serge Féray

Elle attendait sur le pas de la porte
Elle alluma une Lucky
Elle inspira
De profondes bouffées
Elle la jeta
Elle l’écrasa
Elle attendait sur le pas de la porte
Ses lèvres s’étrécirent
Elles étaient laides
Elles étaient dures
Elle était prête
Elle prit de profondes bouffées
Elle alluma une Lucky.