Sunday, 12 November 2017

Hébron de Harry R. Wilkens (traduit par Frédéric Maire)

Des Israéliennes en exercice durant leur service militaire (archive de 2005). © EPA. - EPA/IDF.

Magnifiques
filles
françaises & russes
& orientales,
en mitraillettes,
prêtes à
tuer
non à
baiser,
incapables
de s'imaginer
faire l'amour
avec un beau
garçon arabe
au lieu de coucher
avec leurs
complices tarés
et calottés
et autres vermines
en mitraillettes
se déversant
sur cette
terre bénie.


Harry R. Wilkens (1996)
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Tuesday, 29 August 2017

Tableau de Murièle Modély



Ça avait commencé bizarrement. D’abord elle avait saigné. Le jour même où Bob était parti. Pure coïncidence bien sûr. Même si elle trouvait assez drôle de saigner des deux côtés. Enfin drôle, elle n’avait ri qu’intérieurement, ses lèvres enflées était trop douloureuses. De petits filets de sang formaient des lignes courbes sur son menton et son cou. Un flux irrégulier dessinait des routes en lacets sur ses cuisses et ses jambes. Elle était allongée par terre devant le miroir, et regardait la cartographie misérable s’élaborer sur sa peau en rouge et brun.

Bob était parti. Avec les meubles. Et l’argent. Il n’avait laissé que l’armoire et son miroir tout piqué, que sa tête heurtait plus d’une fois à son tour, quand la colère montait. Elle voyait dans les lignes brisées, le reflet de son corps mâché. C’était étrange, on aurait dit une carte du monde divisée en continents irréconciliables. Il y avait ces espaces vides, ces frontières, ces montagnes jaunes ou bleues - tout dépendait du début de leur formation, ces minces rus vermillon et cette rivière pleine de caillots grenat qui tentaient de recréer l’océan sous ses fesses.

Elle ne se reconnaissait pas. Et aurait ri encore si sa mâchoire ne grinçait pas autant quand elle ouvrait la bouche. Elle s’était mise nue pour observer le phénomène. De toute façon, ses vêtements étaient en lambeaux. Ils gisaient en tas comme témoignage d’une énième catastrophe climatique, dont elle n’aurait pas anticipé les conséquences. Elle ne voulait pas y penser, alors elle détaillait dans le miroir cet amas de chair marbré dont les couleurs se mêlaient en un nouveau paysage.

Elle avait toujours rêvé de peindre, voilà ce qu’elle pensait. Oui, peindre. Elle, dont il disait en ricanant qu’elle ne savait rien faire de ses dix doigts. Ça avait commencé comme ça. Elle avait  plongé ses doigts entre ses jambes pour accélérer le flux, et avait posé la matière molle sur les espaces blancs de sa peau. Pour qui se prenait-elle ? Peindre, bordel, quelle merde ! D’abord par petites touches, ses doigts hésitants sur l’endroit exact où déposer ces bouts de pourpre. Puis par grands aplats, sa main comme un pinceau esquissant cinq longues traînées grasses sur son ventre ou ses seins.

Quand les pigments vinrent à manquer, elle attrapa le couteau. Celui là même qu’il avait posé le matin sur sa carotide, tout en gueulant quelque chose d’incompréhensible à ses oreilles. De la pointe elle appuyait ici ou là, faisant éclater la chair comme de petits abcès. Cela ne faisait pas mal. Moins en tout cas qu’une gifle ou qu’un coup de pied. Tu ne vaux rien ma pauvre fille ! Le trait était fin et précis. Elle pouvait à sa convenance étirer la ligne ou l’épaissir. Ce n’est que plus tard qu’elle ressentit le besoin de jeter de grandes quantités de rouge sur la toile.

Et le sang s’était mis à couler plus vite. Ses mains étaient devenues moins adroites, plus gauches. Elle regardait avec un mélange d’effroi et de jouissance la modification du dessin dans le miroir. Cela ne faisait pas mal. Cette carte plus complexe, moins lisible, et rouge, si rouge, c’était elle. Elle éprouvait même une joie indicible à l’idée qu’à mesure qu’elle se vidait, la nature morte prenait vie. Et elle espéra que peut-être, après, son tableau finirait examiné à la loupe comme une scène de crime.

Sunday, 20 August 2017

The Indolent Magician by Matt Dennison

The Magician by Ruth Hunter, 2012


I perform tricks for the children
at the roadside attraction, mannequins,
bedpans and teeth being the main of my draw.
It is unpleasant work but must be done,
for the mind—slick coil!—does not travel easily
to the suffering of others. Offering prayers
like scissors I ask what they want. What sounds
come out I cannot recall. They make noises.
I have been to the slaughterhouse. The beasts
know they are to die.— But this! this eye of my
inner wrist upon nostrils, coin-slots and spines!
It tires one completely, ribbed in a teat-vine
of request—“O me!”—though faith in a slack-
tongued siesta resides. And what little sinkling
is this? What sketch of an Agonist have we?
We could use a boy with a cross-scar on his cheek,
I resume to mutter, placing buckets among the line
—though he, fattened on bastards and pearls
of our own making, appears unhappiable.
Déjà rêvé!”  he weeps at my approach,
as if the bolt and blowpipe of Christ Himself
were shattered in this crime. “O petite chose morte—”
I mince between rough horns and whistles,
ils ont même vos doigts!” And though
the actual devil sparks—must emit sparks,
poor bastard—I approach slowly, to keep from
passing through. Begin the star opera? Bien.
Thick brushed? Of course. Time? I am time:
Seal up the pearl-maker! Slide the salty gate!
As for the poor with their color and spice—
one ladle of air across the tongue, and slice.


first published in Petrichor Machine 2015

*****

After a rather extended and varied second childhood in New Orleans, Matt Dennison’s work has appeared in Rattle, Bayou Magazine, Redivider, Natural Bridge, The Spoon River Poetry Review and Cider Press Review, among others. He has also made short films with Michael Dickes, Swoon, and Marie Craven.

Saturday, 8 July 2017

Civilisé désormais disponible

Cover illustration by Norman J. Olson
J'ai écrit les premiers textes du recueil civilisé en 2005 sans savoir à l'époque qu'ils  seraient réunis dans ce recueil. Entre 2011 et 2015, je n'ai quasiment écrit qu'en anglais et j'ai publié 5 recueils en anglais toujours disponibles (Maore, From Mayotte [Lapwing Publishing], Carmine Carnival [Lazarus Media], Twelve Times Thirteen [Barometric Pressure -- Kind of A Hurricane Press], The Loss [Flutter Press] et Crossing Puddles [Robocup Press] tous écrits entre 2011 et 2014 et publiés en deux ans) et deux en français (Etranges anges anglais et Post Mayotte Trauma [mgv2>publishing] toujours disponibles)

Il m'a fallu faire pause et je n'ai pour ainsi dire rien publié et encore moins écrit depuis la fin de l'année 2015 jusqu'à maintenant. (Je viens juste de proposer quelques textes à des revues américaines dont un poème écrit ce mois-ci que je couvais depuis près d'un an).
Civilisé, renoue avec la noirceur des débuts, un style plus directs, des images aussi fortes que dans Les chants du malaise mais avec vingt ans de plus de maturité.

J'ai choisi une toile de mon ami Norman J. Olson avec lequel j'ai collaboré longtemps pour la revue mgversion2>datura et les éditions mgv2>publishing, qui en dit long et qui fait écho à l'état d'esprit dans lequel ces poèmes ont été écrits: un homme ventru, vieillissant, nu, plutôt déprimé, pâle, à terre, mais pas encore terrassé, toujours homme, ou viril, si l'on veut.

Ce recueil est disponible depuis le 1er juillet. 7€ frais de port inclus. Pour plus de détails me demander par mail wruhlmann@gmail.com


Extraits

L'immigrée

Tu veux parler des hommes et de leur queue tendue,
c'était il y a longtemps.
Cette instabilité,
douter toujours de tout,
c'était encore hier

La goutte d'eau a chu,
les vases ont débordé.
Ventre mou, ventre nu, la raison s'est enfuie ;
elle a quitté la zone.

Cherche encore un peu plus le besoin de bouger,
de hisser haut les voiles,
décoller, tout détruire,
pour tout recommencer.

L'autre fois, souviens-toi, tu parlais de Zelda.

Combien d'enfants bâtards a-t-elle eu depuis lors ?
Elle a fait de ta vie un bordel illusoire,
un chaos sans limite, sans coupure, sans même le savoir.

Si tu la croises un jour,
dans la rue, ou la nuit,
gifle-la,
elle saura dire pourquoi.

*****

Bons baisers d'Euphor

Sur le pavé, je voyais des formes étranges apparaître.
La tête de Spartacus
ou celle, plus enivrante, plus moderne aussi,
d'Actarus.

Les princes
qu'ils viennent de Thrace ou d'Euphor
ont toujours hanté mes matinées glacées,
mes nuits chavirées.

Plus tard
- beaucoup plus tard -
c'est par leurs rires que je me suis senti le plus entamé.

Les princes ont toujours eu la gorge ouverte
et les yeux ébahis
au lit.

Je voyais leurs ailes grandir
au même rythme que leurs sexes
qui s'étalaient autour de moi
un peu partout
en moi
sur moi
dans mes yeux et dans les nuages.

Je m'envolais aussi
loin de ce nid
pour rejoindre
en rêve
dans la salle de bain
les coloriages imaginés,
les petits graviers incrustés,
aux formes des princes bienheureux,
aux formes de princes ténébreux.

Datacenter de Léonel Houssam: Nous sommes des morts-vivants dans le déni

Couverture de Datacenter. Photo de Yentel Sanstitre

« Je comprends le point de vue de certains qui m'invitent à écrire moins incisif afin de toucher un lectorat plus large, mais c'est un peu comme remplacer la lame d'une guillotine par une feuille de bananier, ça n'aurait plus de sens. Je n'ai pas à m'adapter à la sensibilité fragile de la plupart des lecteurs autrement je dresserais face au flux de mots qui dévalent de ma psyché un barrage de techniques narratives qui assécheraient le torrent. »

Hier sur l’une de ses pages Facebook, Léonel Houssam répondait ainsi à ceux qui lui indiquent quoi faire de son écriture pour gagner plus de lecteurs. Ceux-là n’ont rien compris. Léonel Houssam –  ou ses autres avatars, disparus – n’écrit pas sous la dictée, il ne s’embarrasse pas du goût du plus grand nombre, il le vomit justement. On n’entre pas dans un de ses livres comme dans n’importe quel autre, c’est aussi cela qui en fait un auteur à part, c’est ce qui est attirant pour les lecteurs qui le suivent depuis le début, ou du moins depuis longtemps.

Son dernier livre Datacenter est un récit fictionnel illustré des photographies de Yentel Sanstitre, artiste d’origine suisse. Que ce soit un choix de l’éditeur (les éditions du Pont de l’Europe) ou de l’auteur lui-même, toutes les photos sont placées au début du livre et servent de préface au récit qui suit. Elles nous présentent l’auteur, que la photographe met en valeur, sur fond de paysages urbains, littoraux, des objets parfois déroutants (un sac rempli d’eau, un zèbre empaillé, une seringue) et c’est à travers ces différentes vues que nous entrons dans l’univers gris et froid, déshumanisé du récit. 

Centré autour d’un personnage principal, Glam Del Rossi, le récit est en réalité un long monologue entrecoupé de quelques passages descriptifs et d’interventions des rares personnages secondaires. Del Rossi pourrait sans doute être l’un des avatars de l’auteur/narrateur et il est rassurant de se dire que Léonel Houssam a écrit ce texte plutôt que d’en accomplir les faits lui-même. Ce monologue est un flot de parole que seul le découpage en différents chapitres apaise succinctement.

Le propos de Glam Del Rossi : la ville, le pays (la France) et la société contemporaine sont les ramifications d’un seul et même monstre : le datacenter ou centre de données. Depuis plus d’une décennie, nous ne sommes pas dupes, toutes nos vies d’utilisateurs d’internet et des objets dits connectés sont aspirées et classées par les services de renseignement ou les corporations de différents pays à des fins de sécurité ou plus fréquemment commerciales. Nous ne sommes plus in incognito parce que nous le voulons bien et que nous valons notre pesant d’or pour ces gens-là.

Datacenter nous plonge dans les miasmes de la société moderne : consommation à outrance, déshumanisation irrévocable, noirceurs des esprits rendus mous, impassibilité des gens, surenchère de la violence… La violence de ce récit – il y en a – est là non pas pour être seulement mais bien pour dire, ou sous-entendre, que nous y sommes contraints – à la fois victimes et bourreaux – dans nos rapports à l’autre, dans nos parcours respectifs, de la naissance à la mort.

Lire les romans de Léonel Houssam, et particulièrement Datacenter, c’est accepter, toujours, de se voir dans un miroir, de voir la société sans filtre, sans édulcorant ; accepter que le déclin est là, que l’extinction, dont il s’est fait le témoin et le rapporteur insatiable, est inéluctable et que nous sommes mort-vivants non sans le savoir, mais dans le déni le plus ineffable.

Datacenter de Léonel Houssam. Editions du Pont de l’Europe. 12€

Monday, 26 June 2017

The Bane of My Hypocrisy by Allison Grayhurst

The Way Down by WH 


Point - a head twisted backwards,
gazing with upside-down eyes
at the rainy world, a tightly woven
madness that is interrupted at the moment
of release, beauty recovered
but broken before experienced - an acorn
crushed by a car wheel - the treacherous and
oblivious - a candle looked at but never lit.
It is the time of a baby’s teething, when pain drools out in
a flooding aftermath of unnameable agony.
This is the child who
has no use for the outside world. This is me curled into
a dull surrender - unsure if there is a next move,
if there will be a time when I can rid myself of the bile
filling my belly - the corporate pimps and sluts, the self-
important money-makers, the big little people,
these devil’s minions who try to bury me in their fear
and their soulless security, panting at my doorstep
with their sewn-on smiles and breath
of fresh infant’s blood.

*****

Allison Grayhurst is a member of the League of Canadian Poets. Three times nominated for Sundress Publications “Best of the Net” 2015, she has over 1000 poems published in over 410 international journals. She has sixteen published books of poetry, seven collections and nine chapbooks. She lives in Toronto with her family. She is a vegan. She also sculpts, working with clay; www.allisongrayhurst.com